De la difficulté à franchir le pas -2-
« C'est Thérèse-Louise qui m'a soufflé l'idée...
Bien entendu, moi, au début, je n'étais pas d'accord, coincée derrière les relents adolescents d'un immobilisme orgueilleux, je n'osais pas envisager la chose...
Tu ne crois pas, m'a-t-elle dit, que pendant que t'es là 2 heures par jour à te faire siphonner les nénés, tu ne pourrais pas faire quelque chose de tes 10 doigts, plutôt que de t'empiffrer de rochers au chocolat ?
Et puis, c'est bon, maintenant tu l'sais, t'as bientôt 32 ans, un grand nez, des trous dans les fesses, t'as pas tenté l'Pulitzer, et t'as même pas fait la Star'ac...en bref, ils sont bien loin derrière toi tes rêves de perfection...
Alors de deux choses l'une, soit tu restes là, lâchement, à te dire, en engraissant Suchard et en multipliant par la même occasion les trous dans tes fesses, que les choses sont indéniablement, indéfiniment perfectibles et que c'est une bonne excuse pour ne rien faire.
Soit tu profites de l'occasion du temps passé avec moi pour libérer la p'tite plume que t'as dans ta tête.
Parce qu'une plume, m'a-t-elle dit, Thérèse-Louise, c'est comme un lapin qui doit courir dans la garenne, faut pas la laisser enfermée, faut la faire courir sur le papier sinon ça vous donne des insomnies...
Sans compter que dans quelques mois, quand tu te regarderas dans l'miroir toi et tes nichons en forme de gant d'toilette, tu repenseras à cette bonne Thérèse-Louise, et tu te diras : ch'uis pas qu'une lopette, j'ai finalement franchis le pas...
Et p'têt même que tes p'tites nénettes ne regretteront pas que leur mère n'ai pas fait la star'ac...
Reste le complexe immanquablement assorti au narcissisme : serais-je suffisamment digne d'intérêt pour être lue ?
A ceux qui ne sont pas mes amis ou qui n'en seront pas convaincus restera l'image fantasmagorique de l'auteure rédigeant ses lignes avec ses seins bombés de mère allaitante à l'air...
Oui mais alors, sur quoi pourrait-t-elle bien écrire ma p'tite plume désincarcérée ?
Sur tout ce qu'elle voudra bien modestement trouver dans sa garenne...
à bon entendeur,
salut ! »
C’était il y a 3 ans déjà !!!
Depuis Thérèse-Louise a rendu son tablier, Fiston a vu le jour et a terminé de bousiller ce qui me restait de nénés, j’ai fini par céder et par épouser mon bucheron mal embouché, Blondinette et Brunette ne vont pas tarder à regretter que leur mère n’ait pas fait de télé-réalité et les trous dans mes fesses se sont multipliés…
Bref, la vie s’est écoulée paisiblement au foyer et ma p’tite plume a su trouver de quoi se sustenter sans peine…
Elle a couru après tous les lièvres de la garenne…
Les petits et les gros, les véloces, les patauds, les gentils, les féroces…
Mais depuis quelques temps, la voilà qui rêve de nouveaux paysages et de gibiers plus sauvages…
Alors, nous entraînant dans son sillage, elle a empoigné d’une main son courage et de l’autre, ses envies de voyages, puis elle a enfilé son bonnet de laine et a quitté sa garenne…
Et nous voilà partis à l’aventure...
Mais la vie est belle ! Et rien ne nous effraie…
Nous allons à la chasse à l’ours !
Du décalage –horaire- (2)
Comment vas-tu ?
Est-ce que tu tiens le coup, loin de nous ?
Ah, si tu savais comme tu m’as manqué hier soir : tu as loupé notre soirée croque-monsieur…
Les enfants se sont régalés, Fiston a mangé son croque-monsieur en entier, comme ses sœurs... celui-là, alors, quel sacré bonhomme !
Et toi alors, ce n’est pas trop surfait tout ça : les noix de Saint-Jacques, le homard, les sushis…
A ce propos, tu fais attention quand-même, parce qu’à ce rythme-là, entre les restos tous les soirs et les p’tits déjeuners au lit à l’hôtel, ta ligne risque d’en prendre un coup…
Mais enfin, je te fais confiance, je sais bien que tu ne feras pas d’excès…
Bon j’arrête avec mes recommandations idiotes, je devrais plutôt te rassurer et te donner des bonnes nouvelles : ici TOUT-VA-BIEN ! Les enfants sont en pleine forme, ils ont de l’énergie à revendre… Fiston a juste un peu le nez qui coule et il m’a encore réveillée à 6h30 aujourd'hui, du coup j'ai un petit coup de pompe ce matin, mais trois fois rien, ne t'inquiète pas, et puis je ne devrais pas me plaindre, je sais bien que de ton côté, tu as un rythme de fou la journée et qu’avec tous ces repas d’affaires le soir, tu dois être sur les rotules!
Ne t’inquiète pas, je m’occuperai bien de toi à ton retour… je te ferai des croque-monsieur si tu veux... je ne voudrais surtout pas que tu te sentes lésé…
Bon, j’aurais bien papoté plus longtemps, mais j’ai quelques menues bricoles à faire au niveau des lessives, de la cuisine, des courses, du rangement, du ménage, des enfants et puis de ma semaine de boulot à préparer: je n’ai pas une minute à moi, tu sais ! Ah! mais voilà que je recommence à me plaindre! Je suis incorrigible !
Alors qu’à l’heure qu’il est, toi, tu te tues à la tâche au boulot!
Heureusement que tu arrives à trouver le temps d’aller courir, ça te permet sans doute de relâcher un peu de pression !
Allez, courage ! Je pense bien à toi…
Je t’embrasse fort,
Ta Lorette.
PS : je t’ai dit que le plombier était repassé à la maison hier soir ? Il a réparé la fuite dans la douche mais il n’avait pas les joints pour le robinet de l’évier… Il m’a promis de faire son possible pour se les procurer et venir nous dépanner … Tant qu’à faire j’aimerai bien qu’il revienne avant la fin de la semaine, comme ça tout serait impeccable pour ton retour…
Du décalage - horaire -
Juste une petite bafouille pour te dire que je pense bien à toi…
As-tu fait bon voyage ?
J’espère que tu as bien mangé… parce que les plateaux repas dans les avions, c’est quand même pas ça…
Quoi que, en classe business, j’ose espérer qu’ils vous ont tout de même servi un repas digne de ce nom, vu le prix du billet ! Enfin, c’est la boîte qui paie, mais bon, ce n’est pas une raison, n’est-ce pas ?
Avais-tu pensé à mettre tes bas de contention comme te l’a recommandé le médecin ? Tu sais que sinon tu as les chevilles qui enflent rapidement…
Enfin bref, j’espère que tu n’es pas trop fatigué, avec ce long voyage et puis le décalage horaire…
Ah lala, mon pauvre, comme je te plains !
Mais ne t’inquiète pas, ici, à la maison, je m’occupe bien de nos 3 amours et je tâche de garder notre foyer bien propret pour ton retour.
Tu vois, c’est déjà un souci de moins pour toi… tu as tellement de choses à penser avec les responsabilités qui t’incombent...
Quand même, il exagère ton chef… mais bon, c’est vrai que s’il ne peut compter que sur toi…
Es-tu bien installé, au moins, dans ton Sofitel ?
Il paraît qu’ils ont un excellent service de chambre ?
Tu promets que tu ne te coucheras pas trop tard, hein ? Sinon tu vas être à ramasser à la petite cuillère en rentrant, mon amour…
Allez, d’ailleurs, j’arrête de t’embêter avec mon blabla, je sais que tu as d’autres chats à fouetter !
Je t’embrasse fort, mon chéri,
Ta Lorette.
PS : je t’ai dit que le plombier était passé à la maison ce soir pour cette histoire de fuite ?
Malheureusement, il n’avait pas tout son matériel sur lui pour nous réparer… Du coup, il repasse demain ou après-demain, enfin, il ne savait pas trop, il doit me rappeler…
Mais bon, ne t’inquiète pas, je m’en occupe…
De ma princesse palatine
Ma princesse palatine est définitivement descendue de son mont romain…
Laissant derrière elle sa vie de bacchante et les poètes latins…
Elle a mis son cartable à bretelles, son plus beau sourire et sa nouvelle paire d’ailes…
Et elle est partie, comme on vole, sur le chemin de l’école…
De mes wagons de retard…
-Madame, madame, réveillez-vous s’il vous plait !
Contrôle de ticket !
-Mmmm… pardon ?
-Votre ticket, s’il vous plait madame, contrôle de validité.
-Ah, oui, oui… voilà, voilà…
-... Vous vous fichez de moi ?
-Pardon ?
-Je vous demande si vous vous payez ma tête ?
Votre ticket n’est plus valable, Madame…
-Je ne comprends pas, je l’ai acheté juste avant de partir…
-Madame, votre ticket date du 31 août 2010… il est périmé depuis 1 an !
-1 an ! Vous rigolez !
Ok, je me suis légèrement assoupie… et j’ai peut-être loupé ma correspondance… mais tout de même !
-Vous êtes dans un T.G.V., madame, comme son nom l’indique, c’est un Train à Grande Vitesse !
-Mais… comment c’est possible ?
-Je ne sais pas, mais quoi qu’il en soit, vous allez devoir vous acquitter d’une belle amende…
-Ah ?
-Et puis si vous pouviez dire à votre fils de se tenir tranquille sur son siège et d’arrêter de manger la mousse de l’appui-tête…
-Pardon ?
-Oui, votre petit garçon là, à côté.
-Mon… non, vous vous trompez Monsieur, vous savez, je viens juste d’accoucher…
-Dites madame, faudrait peut-être arrêter de rêver, ouvrir les yeux et regarder les choses en face : le temps passe !!!
Bon anniversaire mon petit bolide !
De sa déclaration d’indépendance –suite-
Au cas où nous n’aurions pas bien saisi ses velléités d’autonomie,
Fiston a décidé de remettre ça en nous envoyant un message clair…
En effet, Fiston parle depuis hier…
Enfin… en réalité, il n’a qu’un mot à son vocabulaire…
C’eut été un moindre mal qu’il fasse comme tout le monde et qu’il dise « papa » avant « maman », histoire de flatter l’orgueil de son père et d’attiser la jalousie de sa mère…
Mais non… le premier mot qu’il a décidé de prononcer, Fiston, à notre grand désespoir, c’est : « au revoir ! »
De l’aveugle
-Y paraît qu’elle lui r’passe même pas son linge !
-c’est pas vrai ?
-Bah non, elle se contente de lui plier !
-Et beh…
-Pis si encore elle y f’sait bien… Mais penses-tu ! C’est qu’il est obligé de repasser derrière parce que bien sûr, elle fait ça sans y penser !
-Tu t’rends compte !
-Ah pis elle a oublié où c’qu’il était l’bouton l’aspirateur aussi…
-Non ?
-Bah ! Puisque j’t’le dit ! Rien de rien! Dans la maison c’est tout lui qui fait !
-C’t’une honte… et tu dis qu’il va l’épouser ?
-Ouais, la corde au cou, qu’elle va lui passer…
-Elle doit lui faire des trucs sous la couette, c’est pas possible ?!
-Alors ça, ma p’tite Ginette, permets moi d’en douter, parce qu’avec un boulot, 3 gosses et 17 années de vie commune, tu m’f’ras pas croire qu’ils échappent à la règle, hein… Non à mon avis, c’est l’train-train comme tout l’monde…
-Bah p’têt que c’est sous l’matelas qu’elle en a ?
-Penses-tu ! C’t’une roturière… ce s’rait même plutôt l’genre à claquer tout l’blé qu’il ramène avec ses ch’mises pas r’passées !
-Mais c’est ça, dis! Elle doit l’manipuler !
-J’y ai bien pensé, mais c’est qu’il est pas sot l’corniaud… T’savais qu’il avait fait ses études aux arts et métiers?
-Bon bah, p’têt qu’elle lui flatte le gosier ? Tu sais les hommes, hein, ils apprécient autant une bonne choucroute qu’une p'tite gâterie !
-Mouais, m’enfin c’était p’têt vrai avant, mais depuis qu’elle est au régime, elle a mis tout le monde au pain sec et à l’eau ! T’as pas vu le p’tit dernier comme il est rachitique ?
-C’t’une jolie fille quand même…
-Ouais enfin c’est vite dit, hein, faut pas aller chercher dans les coins, si tu vois c’que j’veux dire !
-Mais alors quoi ? Tu crois quand même pas qu’il l’aime ?
-Hélas, ma pauvre Ginette, hélas, j’en suis malheureusement rendue à la même conclusion que toi…
-Pfff, si c’est pas gâché !
-Bah voui, qu’est-ce tu veux ma pauv’Ginette, c’est comme ça, comme on dit; l’amour est aveugle…
De sa déclaration d’indépendance…
On ne peut pas vraiment dire que je n’avais rien vu venir du tout…
Car voilà un moment qu’il préparait son coup…
Mais cette fois-ci, il a largué les amarres pour de bon, mon fiston…
Il y a eu d’abord cette furieuse envie de naitre lorsqu’il a déboulé comme un boulet de canon…
Ensuite ses premières quenottes poussées prématurément comme pour mordre la vie à pleine dents…
Puis, il y a peu encore, son abandon sans ciller du sein nourricier…
Et finalement, Fiston n’aura pas attendu ses 10 mois pour se lancer dans la vie et faire ses premiers pas…
La voilà signée sa déclaration d’indépendance…
Mais je vous le demande, que vais-je devenir devant tant d’indifférence ?
De mon potager
Et pendant ce temps-là, au foyer…
La mère est agenouillée dans son potager et elle regarde ses enfants pousser…
En moins d’un mois,
Elle a vu Fiston se décrocher sans regrets des nénés auxquels il était pendu depuis qu’il était né…
Elle a vu Brunette se défaire sans hésitation de ses couches de bébé pour sauter dans ses culottes de grande fille avec fierté…
Elle a vu Blondinette se délester de quelques milligrammes d’enfance en trouant ses oreilles pour y accrocher des boucles dorées…
Et la mère au foyer se demande bien comment de si petites graines ont pu si vite germer…
Elle se dit qu’à ce rythme-là, elle n’aura bientôt plus besoin de les arroser, ni de les mettre sous cloche en hiver ou de les protéger de la chaleur en été…
Et parfois, ça la rend toute molle à l’intérieur de sentir se détacher d’elle ces petits morceaux de son cœur…
Oui mais voilà, de sa vie entière, elle n’a jamais rien vu d’aussi extraordinaire…
Alors elle reste plantée là, au milieu de son potager, à regarder grandir ses fleurs et pousser son bonheur...
De ma déclaration
Lui a couru son premier semi-marathon en 1h54, les doigts dans le nez –ou presque…
Le lundi soir, Lui garde nos 3 enfants + les 2 enfants de la voisine Coco, pour qu’on puisse aller à la piscine entre copines -sans contrepartie…
Lui fait tourner 21 lessives par semaine –séchage, pliage et rangeage compris…
Lui s’est mis à 80 % pour pouvoir s’occuper de ses enfants -il a enfin appris à leur couper les ongles des pieds…
Le mois dernier Lui a parcouru 10 647 kms jusqu’en Californie pour animer une conférence en anglais –oh yeah…
Depuis que Lui fait 4 fois du sport par semaine, il a retrouvé le corps d’athlète de ses 20 ans -tout le monde, malheureusement, ne peut pas en dire autant…
Lui cumule 3 emplois, en plus de son poste de PDG du monde entier, il est aussi professeur passionné et syndicaliste chevronné –tout ça sans s’la péter…
Depuis plus de 7 mois Lui sous-loue sans rechigner les plus beaux nénés du monde -tout en sachant qu’à la fin du bail il retrouvera ses vieux gants de toilette usagés…
Lui m’a offert 1 paire de baskets de runneuse pour la saint-Valentin - je crois qu’il me court toujours après…
Ahhhhhh, je vous vois, derrière votre écran, l’œil plissé, le sourire malsain, à attendre impatiemment que ma p’tite plume vicieuse vienne conclure cette énumération élogieuse..
Et bien, non, au risque de vous décevoir, pas de chute dérisoire…
Juste en guise de conclusion, une déclaration bien méritée, je t’aime, mon Lui…



